LA CREUSE RÊVE DU CANNABIS THÉRAPEUTIQUE POUR RELANCER SON ÉCONOMIE

Published online – Streetpress

 

1 October 2018

Words: Safouane Abdessalem, Photos: Lara Bullens

Pour lutter contre la morosité économique de leur département, élus et agriculteurs de la Creuse demandent l’autorisation de cultiver du cannabis à vocation thérapeutique. L’Elysée étudie très sérieusement l’idée.

Un vaste ciel gris s’étend sur Lussat, une petite commune située à l’est du département de la Creuse (23). Installé dans un camping-car, à deux kilomètres du centre, Mathieu Couturier s’allume une cigarette, alors que ses cheveux bruns en bataille volent au vent. Accoudé contre son van, il regarde l’horizon. La ferme de la Nouzière s’étend à perte de vue sur 78 hectares, et offre un joli point de vue sur l’étang des Landes. Tout au long de l’année, quelques 5.000 volailles y sont élevées et commercialisées en vente directe. Mathieu est agriculteur et sensibilisé au bio. À 34 ans, il voudrait profiter du départ à la retraite de son père pour convertir sa ferme. Il remplace les vaches par des poules. Mais pas seulement : 50 hectares sont également dédiés à la culture du chanvre industriel. Cette plante qui ressemble au cannabis (chanvre récréatif), n’a pas les effets euphorisants de son cousin et sa culture est autorisée :

« La France est le premier producteur européen. On peut tout faire avec cette plante : de l’huile, des tourteaux pour animaux, du cordage, du textile, de l’isolation. ».

Le chanvre, c’est sa passion. « Mais on sait qu’elle a d’autres possibilités », complète Mathieu, le bouton de son polo négligemment ouvert. L’agriculteur se verrait évidemment bien être l’un des tout premiers producteurs légaux de cannabis à vocation thérapeutique de France. Son argumentaire est d’ailleurs tout trouvé : 

« Il y a une demande forte et des prix rémunérateurs. C’est ce que l’on recherche dans l’agriculture aujourd’hui. »

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BON POUR LA SANTÉ, BON POUR LE LOCAL

L’idée semble utopique et pourtant elle pourrait voir le jour. Depuis quelques mois, l’élu socialiste Eric Corréia remue ciel et terre pour qu’elle voie le jour. L’homme cumule les casquettes de président de la communauté d’agglomération du Grand Guéret, de conseiller régional et d’infirmier anesthésiste. L’air bienveillant, avec ses grandes lunettes rondes et sa barbe grisonnante, il l’assure : « C’est avant tout un projet humain, destiné à venir en aide aux personnes souffrantes. » Il est celui qui pourrait rendre ce projet possible. Le déclic se produit après avoir reçu plusieurs témoignages positifs de ses patients ayant recours au cannabis thérapeutique au détriment des opiacés, comme la morphine ou la codéine : 

« Je ne comprends pas pourquoi il est toujours permis, en France et ailleurs, d’avoir des médicaments dérivés d’opium, alors que c’est une drogue extrêmement dangereuse qui provoque 150 morts par jour aux Etats-Unis. Le cannabis n’a jamais tué personne. »

Outre la question de santé publique, le cannabis thérapeutique constituerait selon l’élu socialiste une véritable filière économique. Une activité qui peut rapporter gros ! « Au Colorado, c’est 18.000 emplois en 3 ans ! », s’exclame-t-il. « Sanofi a racheté une boîte qui produit du cannabis thérapeutique, Pernod-Ricard s’en préoccupe également et Corona va y dépenser 4 milliards d’euros. Pourquoi ces gens s’y intéresseraient-ils ? Il ne faut pas se voiler la face… » Et puis il pense aux agriculteurs, qui pourraient toucher une large part du gâteau : 

« Un hectare de blé rapporte 300 euros. Un hectare de chanvre, c’est 2.500. »

L’élu a même fait ses petits calculs : l’autorisation de cultiver du cannabis à vocation thérapeutique dans la Creuse permettrait de créer* « 400 à 500 emplois si on a la filière totale », de la production à la commercialisation donc. Une hypothèse un peu optimiste selon Florent Buffière, un des responsables de l’antenne française du lobby citoyen américain NormL. Selon lui, le gros des bénéfices ne tomberait pas dans la poche des cultivateurs, mais dans celle des laboratoires pharmaceutiques qui se chargeront de la transformation.

Qu’importe pour les Creusois. Ce serait déjà beaucoup pour les agriculteurs, sans que cela ne coûte un euro à l’état :

« Je ne demande pas d’argent à Macron, juste des autorisations. J’ai déjà des contacts avec des boîtes israéliennes qui sont prêtes à investir entre 5 et 10 millions d’euros dans la Creuse. »

L’argument économique est depuis longtemps mis en avant par les défenseurs de la légalisation du cannabis. Jusque-là, le pouvoir public faisait la sourde oreille, même pour le cannabis thérapeutique. Mais grâce à la mobilisation de ces irréductibles Creusois, la donne pourrait bientôt changer.

CONVAINCRE MACRON

Tout est bleu dans le cabinet de Michel Vergnier, maire de Guérêt : le costume, la moquette, la poubelle, ou encore la cravate épinglée au porte-manteau. Sur le mur, ce n’est pas le portrait de Macron mais celui de Jaurès qu’a décidé d’arborer ce proche de Benoît Hamon. Confortablement installé dans son fauteuil, il rembobine le fil de cette histoire.

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Retour au 4 octobre 2017. Après le licenciement des 150 employés de l’équipementier automobile GM&S, plusieurs maires creusois, déterminés, se mettent en tête d’interpeller directement Emmanuel Macron. L’opération tourne court. « Les élus locaux et moi-même nous sommes faits gazer par les CRS qui le protégeaient », relate Michel Vergnier, à l’époque porte-parole de l’Association des maires de France. S’ensuit une grosse campagne médiatique locale puis nationale. « Quand les élus n’aiment plus l’Etat, ils le bloquent », poursuit le maire. La pression monte au fil des jours et Macron finit par inviter les responsables politiques à l’Elysée. Enfin, ils ont obtenu l’attention du président, se félicite Michel Vergnier :

« On exigeait trente minutes, on en a eu quarante-cinq »

Eric Corréia est aussi du voyage. Face au président, « chacun a fait état de la situation de déprime de la Creuse. En plus de l’épisode GM&S, la suppression des emplois aidés touchait 400 postes », dénoncent-ils. Un coup dur pour un département qui souffre de désertification progressive. En guise de réponse, le chef de l’État demande aux élus de faire des propositions, même « extra-légales », pour relancer l’économie et ainsi repeupler la Creuse. Bingo ! Ces mesures, une fois validées par le gouvernement, seront réunies au sein d’un Plan particulier pour la Creuse (PPC).

À ce moment, il n’est toujours pas question de cannabis thérapeutique. Ce n’est que le 2 février, lors d’une conférence de presse consacrée au plan de développement de la Creuse à la mairie de Guéret, qu’Eric Corréia glisse à un journaliste l’idée d’une dérogation pour y expérimenter la culture du cannabis. La proposition fait le buzz, bénéficie d’une forte médiatisation et, à la grande surprise de l’élu, est bien accueillie à Guéret. Cerise sur le gâteau, un sondage Ifop tombe peu de temps après et témoigne d’une véritable évolution de l’opinion publique sur le sujet : 8 français sur 10 seraient favorables à l’utilisation du cannabis thérapeutique.

UNE AFFAIRE DE TAUX

Pour Eric Corréia, l’histoire ne se limite pas à un coup de buzz. « J’ai soutenu Corréia parce que son projet est intelligent », atteste Mathieu Couturier, tandis qu’il nous guide vers son champ de chanvre industriel. Quasiment impraticable en voiture, le chemin est semé d’embûches et la terre détrempée. De quoi décourager l’appétence d’un visiteur trop curieux. « Nous sommes en pleine récolte en ce moment », informe-t-il. Devant lui se dresse un immense champ de chanvre. « On va plutôt passer par là », annonce-t-il en pointant du doigt une zone de la culture où l’herbe paraît meilleure. L’agriculteur le jure, la France possède un véritable savoir-faire chanvrier, notamment en Creuse : 

« Pour en faire le département-pilote du chanvre thérapeutique, il faut faire évoluer la législation et pouvoir développer tout un panel de variétés contenant moins de 1% de THC [molécule psychoactive du cannabis]. »

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Ainsi, pas de « défonce » possible selon Mathieu, l’effet « euphorisant » ne pouvant être atteint qu’à partir de 4%. Autoriser la culture de plantes avec un taux de 1% de THCpermettrait donc aux agriculteurs de développer de nouvelles variétés sans prendre le risque du détournement de l’usage.

C’est cette revendication qu’Eric Corréia a inscrite noir sur blanc dans le projet transmis au président de la République, dans l’espoir qu’il soit retenu dans la version définitive du PPC.

QU’EN PENSE LE GOUVERNEMENT ?

Initialement, la ministre de la Santé Agnès Buzyn était, selon Eric Corréia, plutôt opposée à l’idée. Mais elle aurait depuis changé son fusil d’épaule, comme le montrent ses déclarations sur France Inter, le 24 mai dernier : 

« Il n’y a aucune raison d’exclure, sous prétexte que c’est du cannabis, une molécule qui peut être intéressante pour le traitement de certaines douleurs. »

Dans la foulée, Eric Corréia entre en contact avec le cabinet de la ministre, mais également avec celui d’Edouard Philippe, qui serait favorable à l’idée. « Il ne me reste plus que le président », plaisante-t-il, convaincu que son projet va aboutir. Même si entre temps l’histoire des « coffee-shops légaux » laisse à penser que le gouvernement pourrait encore avoir quelques réticences.

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LES MÉSAVENTURES DU CANNABIS SANS THC

Le 10 juin, la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) publiait une mise au point juridique, estimant que la vente de cannabis, même à très faible taux de THC, était illégale. L’annonce sonne comme un coup de tonnerre. Les commerçants tombent des nues et les boutiques sont fermées par la justice, les unes après les autres. « C’est un problème d’interprétation de la réglementation européenne », se défend Eric Corréia. Mais que dit la législation française à ce sujet ? 

« Le taux de 0.2 % de THC n’est pas un seuil de présence de THC dans le produit fini, mais dans la plante elle-même. La présence de THC dans les produits finis, quel que soit son taux, est interdite. »

En clair, la plante peut avoir jusqu’à 0.2% de THC et le produit commercialisé ne doit pas avoir de THC du tout. « Pour eux, il ne doit y avoir aucune trace de THC, 0% ! », s’offusque Eric Corréia à propos de la Mildeca, en ajoutant au sujet de cette mission interministérielle_« qu’elle n’a aucune valeur juridique »._

Après cette mésaventure, l’élu socialiste décide de revoir son projet. Exit les 1% initialement envisagés, il demande l’autorisation de commercialiser des produits contenant jusqu’à 0.2 % de THC. Le gouvernement devrait trancher sur ce sujet, d’ici la fin de l’année. Eric Corréia envisage aussi un recours à l’échelon continental :

« On va voir ce que l’on peut faire au niveau de la Commission Européenne. On ne lâche pas. »